Compréhension et communication chez K. R. POPPER

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1. Popper et les questions de mots

 

Ce chapitre a pour objet de présenter la conception poppérienne du langage dont la simplicité ne doit pas masquer l’importance. On peut donner à cela plusieurs raisons.
 

 En premier lieu, il est intéressant, du point de vue de l’histoire de la philosophie, de noter à quel point Popper se situe à contre-courant, en ce qui concerne le langage, de l’orientation massive prise au XXème siècle et que l’on a coutume d’appeler de nos jours le « tournant linguistique » ; biface à l’origine, insufflé d’un côté par Nietzsche et Heidegger, de l’autre par Frege et Wittgenstein (tous penseurs d’outre-Rhin), ce tournant a conservé deux aspects pendant la majeure partie du siècle : l’un proprement continental (entendons européen) et post-heidéggérien, l’autre anglo-saxon, qui s’intitula philosophie analytique puis (bien que l’on ne puisse en toute rigueur assimiler les deux écoles) philosophie du langage ordinaire. Les dernières décennies consacrent un rapprochement de ces tendances, confirmant d’autant plus l’importance et la réalité - qui ne peut plus être mise en doute - dudit « tournant linguistique de la philosophie ».
 

 Ce dernier, comme son nom l’indique, place le langage et son étude, qu’elle soit analyse à vocation logique ou description suspicieuse, au centre des préoccupations en exigeant qu’ils soient l’objet exclusif de toutes les recherches. C’est dire si K. Popper peut apparaître comme le sympathique chien arrivant dans ce jeu de quilles, pour qui les questions de terminologie sont de peu d’importance puisque, selon lui, rien ne dépend des mots. Et il s’agit de sa part d’une position réelle et ferme en fait de philosophie du langage, non d’une négligence distraite d’homme de science. On mesure alors à quel point l’expression « contre-courant » n’est pas excessive à son endroit ; il y aurait presque lieu de parler d’ « exception », si l’on ne craignait l’emphase - non qu’aucun autre penseur n’ait axé au XXème siècle sa réflexion sur quelque chose d’extérieur au langage, mais parce que Popper est l’un des seuls à affirmer ostensiblement qu’il faut se désintéresser du langage, que les idées importantes ne correspondent pas à des concepts et ne peuvent s’y réduire.
 

 Au-delà de l’aspect un peu inhabituel de cette conception, il faudra bien voir les motivations profondes de Popper, et chasser tout contresens. Il n’est pas dans son idée de soutenir que le langage est négligeable, qu’il ne sert de rien de s’attarder à son sujet - au contraire, Popper propose même une théorie des fonctions du langage, et insiste à mainte reprise sur son rôle fondamental. L’intention exacte de l’auteur de La connaissance objective est de mettre la philosophie face à ses vrais problèmes, qui ne sont pas de définir des termes ou de déterminer quelles phrases ont un sens : ces préoccupations sont stériles et porteuses d’un danger dogmatique.
 

 En second lieu, cette conception du langage mérite d’être inspectée d’un point de vue plus interne, mais pas moins important, car elle sous-tend constamment les différentes options de la philosophie de Popper. Notre thèse est presque triviale ; toutefois il est utile de la tester « sur la longueur », et d’en tirer toutes les conséquences. On peut notamment avancer (ce sera l’objet de notre second chapitre) qu’elle n’est pas sans lien avec l’absence de référence au sujet connaissant qui caractérise l’épistémologie poppérienne. Elle permet également d’expliquer, ou à tout le moins de justifier, le refus de toute approche pragmatique dont la première conséquence est l’absence de réelles thèses concernant la communication (ce choix étant, au demeurant, perçu et pleinement assumé par Popper). Notre but sera, dans le troisième chapitre, de montrer que ceci ne fait pas à proprement parler défaut, mais qu’il n’est pas contradictoire - car la place semble se trouver - d’inclure dans la pensée de Popper des thèses de ce type.
 
 

 

 1.1. Critique de l’essentialisme

« Mes mots prennent leur vol, mais ma pensée se traîne.
Et des mots sans pensée n’atteignent pas le ciel. »

Shakespeare, Hamlet, Acte III, scène III.
   

 A en croire ce qu’il écrit à ce propos dans La quête inachevée (1) [cité dorénavant Q.I.], K. Popper fut dès ses premières réflexions philosophiques confronté à ce qu’il appela par la suite « essentialisme », attitude consistant à se concentrer exclusivement - de manière plus ou moins explicite - sur des problèmes de terminologie et de définition, et contre laquelle il conçut immédiatement une méfiance presque épidermique. Il ne s’aperçut que nettement plus tard que la conviction essentialiste, loin d’être l’exception, était comme il l’écrit lui-même « quasi-universelle » (Q.I. VI - p. 21). Dès lors, il ne cessa de remettre sur le métier son combat contre elle.
 
 

 1.1.1. L’erreur des philosophes

 Popper utilisa le terme d’« essentialisme »  lors de la rédaction de Misère de l’historicisme [cité ensuite M.H.], vers 1935, pour désigner la position qu’il identifiat, en étudiant la fameuse querelle dite des universaux, comme s’opposant au nominalisme.

On pourrait faire ironiquement remarquer que c’est, pour quelqu’un qui dit n’accorder aucune importance aux mots, un souci superflu ; en effet, on oppose habituellement audit nominalisme le réalisme, notamment platonicien. Pourquoi donc créer un mot ? C’est que, ainsi que le note Popper, cette appellation de "réalisme" met en jeu un terme « quelque peu trompeur, comme on le voit par le fait que cette théorie "réaliste" est appelée aussi quelquefois "idéaliste"» (M.H. I, 10 - p. 36) - c’est, de fait, le cas en ce qui concerne la philosophie de Platon. Or, de son côté, Popper tient à revendiquer un réalisme qui mérite tout à fait son nom mais a pour caractéristique d’être anti-essentialiste. On voit donc bien qu’il y a un réel intérêt à éviter la confusion en distinguant clairement les deux positions. Qui plus est, le nominalisme, comme on aura l’occasion de le voir, partage avec l’essentialisme certains présupposés - n’entrant pas en compte dans la querelle des universaux. Aussi est-on vraiment fondé à introduire un troisième terme.
 

 Quoiqu’il en soit, la réaction immédiate de Popper fut de considérer que l’immense majorité des philosophes se fourvoyat en dirigeant ses efforts sur le sens des mots, réduisant ainsi parfois son activité à la recherche de définitions exactes censées être les seules à donner accès à la connaissance. Il s’éleva tout d’abord violemment contre l’attitude, qualifiée d’obscurantiste, consistant à tenter de tirer quelque chose d’important des significations de certains mots, tant il lui semblait naturel que de telles préoccupations fussent stériles. Il se forgea alors un principe : « Ne jamais débattre des mots et de leur sens parce que de telles discussions sont spécieuses et ne signifient rien » (Q.I. VI - pp. 20-21). Il raconte même quelle aversion pour la philosophie lui donna la lecture de l’Ethique de Spinoza, où il ne trouva que « définitions qui (lui) parurent arbitraires et sans intérêt, érigeant en axiome ce dont il était question, si tant est qu’il y ait eu quelque chose en question » (id. - p. 21). Le moins que l’on puisse dire est que le jeune Popper ne fut pas séduit par la "grande métaphysique".
 

 Il faut toutefois nuancer ces propos qui, présentés ainsi, sont susceptibles d’induire en erreur. Popper ne conserva fort heureusement pas son aversion pour la philosophie (ni pour Spinoza !) et la lecture de Kant y fut sans doute pour quelque chose. Il ne faudrait pas en outre exacerber cette première impression qu’il eut et faire de sa réaction un peu violente contre le verbiage en général, ou ce qui peut sembler tel, son unique opinion à l’égard de la philosophie. Bien qu’il continue - à raison - de reprocher aux philosophes de s’empêtrer ponctuellement dans des pseudo-problèmes linguistiques (cf. La connaissance objective [cité par la suite C.O.] II, 1 - p. 84), il sied de rappeler que Popper fut l’un des rares défenseurs de la "métaphysique" (i.e. des questions au sujet desquelles aucun test empirique ne peut trancher) face aux néopositivistes et aux philosophes analytiques - notamment Wittgenstein et Carnap - contre lesquels il soutint toute sa vie durant qu’il existait de véritables problèmes philosophiques, qu’il était possible d’en discuter de manière critique, mais qu’il ne s’agissait absolument pas de questions verbales ou de définitions.

    Pourtant, comme on le peut constater, il avait toutes les raisons de comprendre la condamnation wittgensteinnienne qui fait de toute la philosophie un tissu de non-sens brodé au moyen d’erreurs grammaticales et de confusions terminologiques. Mais, s’il est bien certaines questions qui s’avèrent vides d’intérêt en philosophie, et si le verbiage post-hégélien l’énerve autant qu’il peut énerver l’auteur du Tractatus, Popper affirme qu’on ne peut réduire la philosophie à ces constatations pessimistes qui la voudraient superflue.
 

 Wittgenstein, on le sait, entend définitivement réduire la métaphysique au silence à la fin du Tractatus logico-philosophicus ; il dit en effet en 6.53 : « La juste méthode de philosophie serait en somme la suivante : ne rien dire sinon ce qui se peut dire, donc les propositions des sciences de la nature - c’est-à-dire quelque chose qui n’a rien à voir avec la philosophie - puis à chaque fois que quelqu’un tenterait de dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer qu’il n’a pas donné de signification à certains signes dans ses propositions » . Popper admet lui-même dans Le réalisme et la science (Post-scriptum à La logique de la découverte scientifique, I [cité ensuite P.S. I] ) qu’il ne se sent pas complètement étranger à l’état d’esprit de cette réaction, ainsi que nous le suggérions. Il écrit d’ailleurs, après avoir évoqué Wittgenstein : « Il se trouve que moi aussi, les écrits philosophiques m’impatientent souvent. Je suis tout disposé à reconnaître qu’une bonne partie de cette littérature n’est guère mieux que du charabia : on y philosophe sans toucher à aucun vrai problème » (P.S. I, III - p. 213).

 Toutefois, Popper continue malgré tout de soutenir qu’il existe des problèmes philosophiques réels et que « les énoncés métaphysiques peuvent parfaitement présenter (...) et un sens et un intérêt » (id.) Ceci explique pourquoi, à plusieurs reprises au cours de son œuvre, il note le besoin urgent de « défendre la philosophie » contre ceux qui, dans la mouvance de l’empirisme logique, voudraient lui dénier la possibilité de traiter d’autre chose que de problèmes terminologiques préalables. En cela il s’oppose radicalement au Cercle de Vienne, qui s’efforce avec acharnement de développer les conceptions du premier Wittgenstein. On a du mal pour cette raison à comprendre comment Popper a pu être assimilé audit Cercle de Vienne , alors même qu’il était désigné par ses membres comme le représentant de « l’opposition officielle » (selon les termes d’Otto Neurath). Il est, de fait, peu difficile de mesurer ce qui les sépare, si l’on garde à l’esprit le refus poppérien de traiter des problèmes de mots et d’assimiler aux questions de significations celles de vérité, revendiquant de la sorte l’existence de vrais problèmes philosophiques tandis que pour le Cercle il n’existe rien de tel, la philosophie ne consistant qu’à brasser des mots dénués de sens pour gloser sur des pseudo-problèmes.
 

 Il est à espérer que se dissipe la confusion consistant à faire de Popper un positiviste logique au même titre, par exemple, que Carnap. Il suffit pour ce faire simplement de lire un peu Popper (ou Carnap, qui n’aurait sans doute pas compris qu’on fît de Popper son compagnon de bataille), et l’on ne trouvera plus ce genre de malheureuse phrase : « Le cercle de Vienne qui se constitue au début des années 20 autour de M. Schlick, (...) avant de compter parmi ses membres Rudolf Carnap et Karl Popper, illustre parfaitement ce renouveau d’un empirisme à tendance positiviste (...) » , assez révélatrice de l’état d’ignorance qui règne encore en France à l’égard de la pensée de Popper. C’est tout de même bien Popper qui écrit, dans How I See Philosophy (V) : « si je n’avais pas de problèmes philosophiques sérieux ni l’espoir de les résoudre, je n’aurais aucune excuse d’être philosophe », déclaration pour le moins étrangère à l’esprit du Cercle. Cela étant dit, l’on ne peut pas non plus trop radicalement opposer Popper et ses amis de Vienne, pour cette raison que ce sont, de fait, pour l’essentiel ses amis, et que, malgré leurs divergences (non négligeables) ils sont "du même côté", autrement dit du côté du rationalisme. Popper peut leur reprocher de parfois mal le défendre, mais ses critiques visent la plupart du temps des penseurs comme Carnap ou Neurath ; l’on peut le suspecter d’avoir un peu rapidement assimilé le Cercle de Vienne à ces deux seuls philosophes. Schlick n’aurait, au fond, certainement pas nié l’existence de problèmes philosophiques réels, ni son intérêt pour leur résolution. Et le fait que Popper soit déclaré « opposition officielle » indique bien qu’il s’agit d’un critique "de l’intérieur".
 

 Toujours est-il que ce qui constitue aux yeux de Popper l’erreur générale des philosophes, autrement dit le préjugé essentialiste, n’est assurément pas le seul fait des analystes du langage du XXème siècle. Qui plus est, on a du mal à ne pas voir dans l’attitude passionnément anti-métaphysique de ces philosophes une tentative œdipienne désespérée qui au bout du compte reste prisonnière de ce qu’elle entendait détruire, tant il est vrai, et Wittgenstein l’avait tout de suite vu, qu’elle n’est elle-même qu’une théorie métaphysique et par là - selon ses propres critères - vide de sens.
 

 Mais ce n’est pas tout ; car elle ne fait au fond qu’hériter du legs essentialiste de la tradition philosophique et perpétue ainsi son erreur. On sait en effet qu’Aristote était perçu par les philosophes analytiques comme le précurseur de l’analyse des significations ; mais il devait lui-même le souci essentialiste de la définition à son maître Platon, à qui Popper attribue la "paternité" de l’essentialisme. A partir de lui, toute la philosophie s’est organisée autour de ce thème.  

 

 

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